Saint-Pixel était fasciné par les murs du monastère, surtout par toutes les petites taches sur les murs de sa cellule. On sait par des archives et des témoignages retranscrits par Godefroy de Carentan, qu'il restait assis de longues heures sur le bord de sa paillasse à contempler les différences de couleurs sur le mur. C'est à cette époque qu'il eut ses premières visions, toujours la nuit, souvent des représentations de ciels magnifiques, peuplés d'oiseaux gris, blancs ou noirs. Il commença à prendre des notes pour essayer de retranscrire en couleur ces paysages fantastiques. Un grand nombre de ses travaux ultérieurs sortirent directement de ses rêves et de son cerveau. Saint-Pixel commença à avoir des visions même pendant le jour et il annotait tout afin de s'en servir ultérieurement.

Le père supérieur remarqua un jour ses petits croquis sur du parchemin et des esquisses sur le mur de sa cellule. (L'historien Alexis de Tours raconte que ces dessins pouvaient encore être vus au début du XVIIIe siècle sur les murs d'une cellule au monastère du Bec, avant le grand incendie de 1760). Surpris, l'abbé lui demanda qui lui avait appris à dessiner aussi bien. Quand il sut que ce talent était inné, il lui conseilla d'intégrer l'atelier d'enluminures du monastère. En effet, quelques moines peu doués de talent essayaient en vain de représenter des scènes religieuses sur des parchemins de mauvaises qualité.

Saint-Pixel rejoignit alors cette petite équipe de moines travailleurs. Il commença par appliquer aux peintures certaines techniques qu'il avait vu employées par les peintres dans les chapelles bretonnes. Ces secrets, dont certains ont disparus à tout jamais au fil des siècles, donnèrent des résultats formidables sur l'éclat des couleurs et la luminosité des tons inventés. Il réussit à se procurer les terres et pierres de couleurs nécessaires aux préparations de pigments. En parallèle, il mit au point une technique pour représenter en 'à plat' des scènes religieuses ou des scènes bucoliques. Il faut se souvenir que les techniques de la perspective n'avaient pas encore été inventé. Il faudrait attendre encore plus de quatre siècles. Saint-Pixel se désespérait de ne pas pouvoir représenter exactement ce qu'il imaginait ou même ce qu'il voyait face à lui.

Pendant ses premières années en tant que moine enlumineur, il se distingua par son assiduité au travail et son immense talent. Il pouvait travailler plus de quinze heures par jour, mangeait peu et dormait sur un lit dur, dans une cellule sans confort. Alexis de Tours nous parle dans son ouvrage 'Histoire du Moyen Age' de 'la vie dure et austère qu'endura Saint Pixel au monastère du Bec'.

On connaît de cette première époque la fameuse série 'Scènes de la Bretagne profonde', quinze enluminures de 1127, conservées à la Bibliothèque Nationale de France et la série de cinq enluminures de 'La passion du Christ', sauvée du grand incendie de 1760 et qui sont gardées précieusement au château de Josselin, dans le Morbihan. C'est sur la première série qu'apparaissent les coccinelles et les femmes blondes, thèmes que nous retrouvons dans toute l'œuvre de Saint-Pixel.

Guy de Balleroy explique dans son livre 'Art Sacré au Moyen Age' que 'les moines passaient la plus grande partie de leur temps à se disputer sur l'intérêt de la lettrine'. Les lettrines avaient pris une telle importance en trois siècles qu'elles pouvaient remplir une seule page. Certaines congrégations d'enlumineurs ne voulaient faire que de la lettrine, portant cette forme typographique au pinacle, alors que d'autres moines désiraient les abolir purement et simplement. Saint Pixel faisait partie de cette seconde école qui prévalue définitivement à partir de 1245.

Saint-Pixel travailla pendant plusieurs années à la réalisation d'enluminures et à la décoration de parchemins. Il donna de la dynamique à la ligne et aux traits et rassembla ses motifs en composition pour réaliser de magnifiques ornements. Ses travaux ne sortaient presque pas du monastère à part comme rares cadeaux à des seigneurs de Bretagne ou de Normandie. Il faut se souvenir que depuis le VIIIe siècle les moines ne voulaient plus propager le christianisme à travers l'enluminures chez les païens.

En parallèle il développa ses visions et commença à remplir de nombreux carnets. Toutes ses visions se retrouvent sur ses enluminures. On a pu observer d'étranges objets sur les rares pièces qui survécurent aux incendies ou révolutions. Les coccinelles sont aussi toujours très présentes, souvent de façon discrète, souvent envahissant entièrement le premier plan de l'enluminure. Dans ses paysages fantastiques on découvre aussi des femmes blondes dans les nuages ou entre les arbres. (Suite)